Pourquoi diantre, la proportion de femmes dans les métiers scientifiques est-elle si faible (parfois moins de 10 % selon les pays européens ?

De nombreuses raisons ont été évoquées afin d’expliquer ce constat.

1) D’abord, il semblerait que les femmes choisissent d’elles-mêmes une autre orientation. Pourquoi ? Et bien, l’environnement social est un critère important pour les femmes. Or, certains chercheurs ont montré que l’on retrouve davantage d’hommes non communicants dans les métiers les plus techniques (Geary, 1998). – – Vu que les femmes accordent beaucoup d’importance aux relations sociales, elles pourraient alors éviter de travailler dans de tels milieux regorgeant d’individus ne cherchant pas le contact social. Cet environnement professionnel pourrait être perçu comme hostile. Les femmes se détourneraient alors de ce type de métier.

2) Une autre hypothèse pourrait concerner la « compétition sexuelle ». Elle s’effectue beaucoup plus entre les hommes qu’entre les femmes par un effort d’accès à un statut social élevé. Le succès d’une femme passant également par d’autres critères. Bien qu’il existe de nombreuses femmes « carriéristes », leur proportion serait en réalité bien plus faible que celle des hommes. Comme la durée des études nécessaires pour atteindre les hauts niveaux scientifiques est longue, les femmes seraient alors moins tentées d’investir autant de temps pour leur carrière. De plus, cette durée a pour effet de retarder la disponibilité sur le marché du mariage de la femme effectuant ces études. En conséquence de quoi, les enfants arriveront plus tardivement et leur nombre sera plus faible. Ceci peut avoir limité l’ambition professionnelle car le temps est compté et que 1 ‘on ne peut l’investir autant dans tous les domaines.

Au Québec par exemple, la représentation féminine baisse avec le niveau d’étude :                                                                 – 33 % en premier cycle, 30 % en deuxième cycle et seulement 15 % en doctorat.

3) Évoquons encore ce que l’on appelle le « plafond de verre » (alliance des hommes contre les femmes pour les empêcher d’accéder aux métiers scientifiques ou encore refus des hommes – et de certaines femmes – d’être dirigés par les femmes).

– Selon une étude réalisée à l’université de Goteborg, en Suède, et publiée par la revue Nature, une femme scientifique doit fournir deux fois et demie la quantité de travail d’un homologue masculin pour avoir des chances de décrocher un emploi, ou des fonds pour ses recherches (Wennerds C., Wold A. (1997), « Nepotism and sexism in peer review », Nature, 307, 6631, p. 341).

4) Difficile de trancher entre ces différents motifs. Peut-être, aussi, ces causes se cumulent-elles. Cela étant, de nombreux chercheurs penchent plutôt aujourd’hui pour l’influence de stéréotypes présents dans la tête des parents et qui pourraient se trouver à l’origine du goût pour la science chez leurs propres enfants …

Crowley et ses collègues (2001) ont demandé la permission à des parents de les suivre et de les filmer pendant qu’ils effectuaient une visite avec leurs enfants, dans un musée du genre « palais de la découverte ». Près de trois cents interactions entre les mères, les pères et les enfants ont été enregistrées sur une période de vingt-six jours.

Les chercheurs ont ensuite classé les conversations parents-enfants, en fonction de deux critères
– d’un côté, celles qui impliquaient des descriptions des objets du musée (par exemple, « C’est beau … » – « C’est gros … » – « C’est lisse … » – « C’est vert » …etc.)
– d’un autre, les conversations qui portaient sur des explications « Ça fonctionne comme ceci … » – « Ça sert à cela … » – « Il faut mettre une vis de 12 ici … », etc.).

Les chercheurs ont constaté que les parents utilisaient davantage d’explications quand ils s’adressaient à leurs fils plutôt qu’à leurs filles.

Les conversations comportaient des explications dans :                                                                                                             – 29 % des interactions parents-fils et seulement 9 % dans les conversations parents-filles. Les différences étaient encore plus extrêmes dans des interactions pères-fils.

Pourtant, les garçons n’étaient pas plus demandeurs d’explications que les filles et les parents parlaient autant avec les uns qu’avec les autres, mais quand arrivait l’étape éducative cruciale de fournir une explication pour l’objet, celle-ci était principalement réservée aux garçons.

Vos observations quotidiennes confirment-elles les travaux des chercheurs ? Et si vous avez une fille, faites l’effort de lui expliquer davantage le fonctionnement des objets qui vous entourent, plutôt que de vous concentrer uniquement sur leurs formes et leurs couleurs ; ceci pourrait avoir un impact sur l’intérêt qu’elle portera plus tard à la technique et aux sciences …

Ainsi, la disparité entre les comportements des parents pourrait avoir un effet significatif sur l’intérêt de l’enfant pour la science. Les chercheurs pensent que les adultes développent la pensée scientifique des enfants dans le contexte de l’activité journalière familiale. Ce serait donc la stratégie des parents qui encouragerait, en grande partie, davantage l’intérêt pour la science chez les garçons que chez les filles. La mère, et surtout le père, mettent bien plus l’accent sur les liens causaux des objets et peut-être aussi des événements quand ils communiquent avec leurs fils. Ceci génère une forme de pensée et un intérêt plus grand pour la science chez les garçons que chez les filles.

Pourquoi les parents utilisent-ils davantage l’explication avec leurs fils qu’avec leurs filles ?                                                Peut-être à cause d’une idée reçue présente chez les papas et les mamans, et qui voudrait que les filles aient le sens de l’esthétique et soient « littéraires » alors que les garçons seraient davantage « techniques » et matheux. D’ailleurs lorsque l’on interroge les parents, ceux-ci croient en général que la science intéresse moins et est plus difficile pour leurs filles que pour leurs fils (Tenenbaum et Leaper, 2003).

Le problème est que non seulement, cette croyance et ce stéréotype largement partagé « les filles sont nulles en mathématiques ») peuvent diminuer l’intérêt des filles pour la science mais en plus, ils peuvent également les complexer, les inhiber et les conduire à moins bien réussir en mathématique dans une classe où seront présents des garçons.

Ainsi, une recherche a démontré qu’il est vrai que les femmes sont moins performantes que les hommes sur les tests de mathématiques utilisés pour sélectionner les étudiants à leur entrée à l’université. Mais la raison en est que la peur de se montrer conforme au stéréotype négatif (infériorité des femmes en mathématiques) entrave la performance des femmes sur ces tests. Il suffit de présenter ces mêmes épreuves en affirmant qu’ils ne révèlent aucune différence entre les deux sexes pour que les femmes se montrent aussi performantes que les hommes (Spencer, Steele et Quinn, 1999 ; Guimond et Roussel, 2002).

En voici d’ailleurs un exemple.

Shih, Pittinsky et Ambady (1999) firent remplir à des femmes asiatiques un questionnaire sur le thème de leur groupe ethnique. Elles passèrent ensuite un examen de mathématique. Dans une autre condition les femmes passèrent cet examen directement, sans avoir à remplir le questionnaire au préalable.

On constata que les résultats du premier groupe furent meilleurs que ceux du second groupe. Le fait d’avoir eu à remplir le questionnaire sur les spécificités de leur culture avait amorcé un stéréotype courant en Asie : « Les Asiatiques sont plus forts en mathématiques que les individus d’autres cultures. » Ce stéréotype avait alors stimulé les femmes du premier groupe qui tentèrent de soutenir leur réputation …   Par contre dans une autre expérience, quand le questionnaire porta sur                      I’ appartenance au sexe féminin et non plus sur les différences de cultures, les résultats en mathématiques furent moins bons que ceux du groupe qui ne répondit pas au questionnaire. Les chercheurs attribuèrent cette différence à l’impact du stéréotype : « Comparativement aux hommes, les femmes sont nulles en mathématiques. »

En fait ce n’est pas le stéréotype en tant que tel qui agit, mais le comportement qu’il induit chez la personne qui, le connaissant, va chercher à le confirmer, notamment dans des contextes évaluatifs. Ceci entraîne alors un obstacle à la performance.            Le résultat de ce phénomène est qu’il génère un désinvestissement des membres des groupes stigmatisés dans les domaines d’application du stéréotype. Ceci peut alors également expliquer un échec scolaire chez les individus de ces groupes.

Heine et Dar-Nimrod confirmèrent en 2006 que les résultats des femmes en mathématique sont influencés par un stéréotype.  Ces psychologues ont fourni à deux cent vingt femmes un texte soi-disant scientifique qui présentait les différences hommes/femmes en mathématiques.                                                                                                                                                  – Pour un quart d’entre elles, il était dit dans le texte que ces différences relevaient de la génétique et étaient donc innées.            – Pour d’autres, le texte présentait ces différences comme étant liées à l’environnement (on pouvait par exemple lire que les professeurs de mathématiques traitaient préférentiellement les garçons que les filles pendant les premières années de mathématiques).                                                                                                                                                                                    – À d’autres encore, on expliquait qu’il n’y avait aucune différence entre les performances des hommes et des femmes en mathématique et enfin, au dernier quart, que les différences étaient liées à un stéréotype dans la tête des femmes.         On demanda ensuite à toutes ces femmes de réaliser plusieurs exercices de mathématiques.                                                                Au final, on s’aperçut que celles qui avaient reçu une explication en termes d’environnement ainsi que celles à qui l’on avait dit qu’il n’existait pas de différences entre les sexes réussirent mieux les tests que les autres.

Pour les chercheurs, il faut faire attention aux explicitations génétiques qui sont parfois données à tort et à travers car elles influencent le comportement des gens.

Par exemple, si je crois que mon obésité est due à la génétique, j’aurais beaucoup moins de volonté à faire un régime ou de l’exercice …

Cette recherche ne permet pas de savoir si les femmes sont meilleures ou moins bonnes que les garçons en mathématiques. Elle prouve par contre que si les femmes perçoivent les différences de performance en maths comme étant innées ou génétiques, alors elles réussiront moins bien que celles qui considèrent que de telles différences ne sont pas innées mais acquises. On voit bien ici, comment des croyances peuvent influencer la performance des femmes sur un simple exercice de maths.                                                                                                                                                                                                    Les gens tendent à accepter des explications génétiques comme irrévocables, ce qui peut alors mener à des « prophéties qui s’auto-réalisent » !

CONCLUSION
Oui, les femmes sont moins nombreuses dans les sciences dures et il semble que si des différences de performances existent entre les sexes dans ces domaines, elles sont du moins en partie liées à des croyances qui deviennent un obstacle à la performance.

Par contre, soulignons que les femmes sont plus nombreuses que les hommes dans certaines disciplines scientifiques.

C’est notamment le cas de la biologie et de plus en plus, de la médecine. Pourquoi ?                                                                        Peut-être parce qu’ici encore un stéréotype serait à l’oeuvre :                                                                                                           –   celui du « rôle prépondérant des femmes dans la conservation de l’espèce ». En effet, les femmes sont élevées dans une logique de donner la vie et de la préserver (mères nourricières, protectrices, etc.). Elles prennent d’ailleurs moins de risques que les hommes dans de nombreux domaines, par exemple, elles sont bien moins impliquées que les hommes dans les accidents graves de la route.  De fait, elles montrent un intérêt supérieur à tout ce qui touche les sciences appliquées au vivant.

Pour en savoir plus
CROWLEY K – CALLANAN M. A., TENENBAUM H. R., ALLENE. (2001). « Parents explain more often to boys than to girls during shared scientific thinking », Psycho/ogica/ Science, 12, 258-261.

DAR-NIMROD 1., HEINE S. J. (2006). « Exposure to scientific theories affects women·s math performance», Science, vol. 314 (5798), 435.

GEARY D. C. (2003). Hommes, femmes, l’évolution des différences sexuelles humaines. Paris, DeBoeck.